Le vent du nord s'est levé dans la nuit et, à l'aube, le cap de Sagres ressemble à un aéroport sans tour de contrôle. Des dizaines de buses variable se posent sur les genêts, repartent, tourbillonnent. Un type à côté de moi, télescope vissé sur un trépied, compte à voix haute en portugais. Je n'ai rien compris à ses chiffres, mais j'ai compris une chose : le Portugal n'est pas un pays où l'on va voir des oiseaux. C'est un pays où l'on va attendre qu'il en passe.
Et ça change tout. Observer les oiseaux migrateurs au Portugal suppose d'accepter une règle simple : ce n'est pas vous qui décidez de la scène. C'est la marée, le vent et le calendrier. Voici ce que j'ai fini par comprendre après plusieurs printemps et plusieurs automnes passés sur les lagunes et les caps portugais, avec les erreurs que ça implique.
Points clés à retenir
- Deux fenêtres comptent vraiment : mars-mai pour le passage prénuptial, septembre-octobre pour le postnuptial.
- La marée commande l'observation dans les lagunes (Ria Formosa, Ria de Aveiro) : visez la mi-montante, pas la pleine mer.
- Le cap de Sagres concentre les rapaces en migration, mais uniquement par vent d'est ou de nord-est.
- Les sites naturels portugais sont protégés : distances d'approche, zones interdites, pas de repasse de chants.
- Prévoyez au moins 4 nuits sur place : une seule journée ne donne qu'un échantillon du hasard météo.
Quels oiseaux migrateurs peut-on réellement voir au Portugal ?
La question revient à chaque fois, et la réponse honnête déçoit un peu : il n'y a pas de liste magique. Le Portugal est situé sur l'un des grands axes de migration d'Europe de l'Ouest, mais ce qui passe dépend du site et du mois. Un même oiseau sera commun en Algarve fin septembre et invisible en Alentejo en avril.
Sur les lagunes et les estuaires : limicoles et échassiers
Ici, le spectacle est au sol. Bécasseaux variables, barges à queue noire, courlis cendrés, avocettes élégantes, spatules blanches. Les flamants roses, eux, ne sont pas franchement migrateurs : beaucoup restent l'hiver en Ria Formosa et dans le Sado, mais les effectifs gonflent nettement à partir de novembre. J'ai compté un matin, depuis un observatoire de la Ria Formosa, plus de flamants que je n'en avais vu dans toute ma vie. Ça ne veut pas dire grand-chose scientifiquement. Ça reste un souvenir net.
Sur les caps : rapaces et cigognes
Le cap de Sagres et le cap Saint-Vincent sont les points de passage des grands planeurs, qui refusent de traverser une mer sans thermiques. Busards des roseaux, milans noirs, circaètes Jean-le-Blanc, et surtout des cigognes blanches par milliers certains jours d'automne. Les éperviers et faucons, eux, passent aussi, mais plus discrètement, souvent plus haut.
Le large et les passereaux
Au large de Sagres, le passage pélagique est un monde à part : puffins, océanites, labbes, parfois des groupes de grands dauphins qui suivent les bancs de sardines. Côté terre, les passereaux migrateurs (pouillots, fauvettes, gobemouches) sont partout à l'automne dans les bosquets côtiers, mais ils bougent si vite qu'il faut du temps pour les identifier. C'est là que j'ai le plus progressé : en abandonnant l'idée de tout nommer.
Comment suivre les oiseaux migrateurs : le calendrier qui compte
Aucun site ne vous le dira clairement, et c'est peut-être le plus gros manque des pages qui parlent du sujet : la migration portugaise a deux saisons, pas une. Elles ne se ressemblent pas et n'appellent pas les mêmes sites.
| Période | Ce qui passe | Où aller | Ce qu'il faut accepter |
|---|---|---|---|
| Février-mars | Premiers limicoles, retour des échassiers | Ria de Aveiro, estuaire du Tage | Beaucoup de vent, peu d'espèces |
| Avril-mai | Passereaux, premiers rapaces | Sagres, côte de l'Alentejo | Le pic est court, deux semaines parfois |
| Juillet-août | Limicoles en dispersion postnuptiale | Ria Formosa | Chaleur, sites bondés de touristes |
| Septembre-octobre | Cigognes, rapaces, passereaux, pélagiques | Sagres, cap Saint-Vincent | La loterie du vent |
| Novembre-décembre | Hivernants : flamants, canards, grèbes | Ria Formosa, Sado, lagune d'Óbidos | Peu de migration, mais beaucoup d'oiseaux |
Peut-on suivre le passage en direct ?
Oui, et c'est franchement plus utile qu'une carte statique. Les observatoires de migration tenus par des bénévoles portugais publient des comptages quotidiens en automne, notamment à Sagres. Ces relevés ne vous disent pas ce que vous verrez demain, mais ils donnent une tendance : si les cigognes passent en masse depuis trois jours, vous savez qu'il faut y être. Pour les marées, une simple application de marée suffit, et c'est même l'outil le plus important du séjour. Sans elle, vous arrivez à pleine mer et vous ne voyez que de l'eau.
Quel est le coin paradisiaque du Portugal pour les oiseaux ?
Le mot « paradisiaque » me fait toujours un peu tiquer, parce qu'il cache souvent une réalité logistique : accès compliqué, pas de parking, pas de café. Mais si je dois désigner un endroit, c'est la lagune d'Óbidos. Pas la ville fortifiée, envahie en août. La lagune, juste derrière, avec ses bancs de sable, ses roseaux et ses rives presque vides.
J'y ai passé deux matins de suite en avril et j'ai vu plus d'espèces qu'en une semaine ailleurs : hérons, aigrettes, balbuzards pêcheurs, passereaux en halte. Le problème ? L'accès est en partie privé, les chemins sont mal signalés, et je me suis retrouvé à rebrousser chemin deux fois. Ce n'est pas un site « prêt à consommer ». C'est précisément pour ça qu'il fonctionne.
Ria Formosa ou Ria de Aveiro : laquelle choisir ?
- Ria Formosa (Algarve, parc naturel depuis 1987) : immense, très riche, mais très fréquentée et la marée y découvre des vasières gigantesques. Base à Faro ou Tavira.
- Ria de Aveiro : plus au nord, plus verte, moins touristique, excellente en fin d'hiver. Base à Aveiro, à une heure de train de Porto.
- Le cap de Sagres n'est pas une lagune : c'est un couloir. Rien à voir au sol, tout à voir dans le ciel.
Une précision qui m'a coûté une journée entière : à Sagres, si le vent souffle d'ouest (le poniente), les rapaces ne passent pas. Ils attendent. D'ouest, vous pouvez rester six heures à ne rien voir. D'est ou de nord-est, ça peut être spectaculaire en vingt minutes. Vérifiez la direction du vent la veille, sérieusement.
Comment sont vus les Français au Portugal, au passage ?
Question qu'on me pose souvent, et la réponse est plutôt rassurante. Les Français sont globalement bien accueillis, souvent associés aux touristes qui marchent beaucoup et parlent fort dans les cafés. Dans le monde de l'observation, la réputation se joue sur autre chose : le respect des distances. Un photographe qui s'approche trop d'un nid ou qui utilise la repasse de chants pour faire sortir un oiseau se fait remarquer négativement, quelle que soit sa nationalité.
Deux ou trois choses que j'ai apprises à mes dépens : ne pas sortir des sentiers balisés dans les zones dunaires (j'ai piétiné une zone de nidification de gravelots sans le savoir, et un garde me l'a fait remarquer, à juste titre), ne pas laisser de déchets, et toujours demander avant de traverser un terrain privé. Le Portugal rural est très accueillant si on demande. Beaucoup moins si on suppose.
Le matériel, et les erreurs que j'ai faites
Une paire de jumelles correcte (8x42 fait très bien l'affaire) et une longue-vue changent tout sur les vasières, où les oiseaux sont à 300 mètres. J'ai d'abord cru pouvoir m'en sortir avec un téléphone. Non. C'était une perte de temps totale.
Ma plus grosse erreur, cela dit, n'était pas matérielle. C'était de planifier des journées entières sans tenir compte des marées. J'ai perdu deux matins en Ria Formosa à arriver à pleine mer, quand la vase est sous l'eau et les limicoles dispersés. Depuis, je bloque mes sorties sur une fenêtre de deux heures autour de la mi-montante. Le taux de réussite a changé du tout au tout.
Et une dernière chose, qui n'a rien de technique : la patience. Le meilleur moment de mon dernier séjour, c'est une heure passée assis sur un rocher, sans rien faire, à regarder un groupe de spatules filtrer la vase. Aucune photo correcte. Aucune espèce rare. C'est pourtant le souvenir qui est resté.
Le vrai secret du Portugal, ce n'est pas ses sites. C'est qu'il laisse encore des endroits où l'on peut s'asseoir sans que personne ne vienne vous demander si vous avez réservé. Pour combien de temps, ça, je n'en sais rien.