Première nuit à Bangkok, il y a quelques années : le chauffeur de taxi me demande d'où je viens, puis enchaîne sur « Phuket ? Koh Samui ? ». Quand je réponds « Nan », il éclate de rire. Nan, c'est une petite ville du nord, à la frontière laotienne, que la plupart des Thaïlandais eux-mêmes ne visitent qu'une fois dans leur vie. Le lendemain, j'ai pris un bus local de six heures, mangé un khao soi pour quarante bahts, et dormi dans une maison d'hôtes où la patronne m'a demandé de baisser la voix parce que son fils révisait ses examens.
C'est ce voyage-là que je veux raconter ici. Pas le trekk à éléphants standard, pas le sanctuaire Instagrammable, pas le « circuit authentique » vendu par une agence de Khao San. Un itinéraire réellement hors des sentiers battus, avec des choix concrets, et une vraie question derrière : peut-on voyager en Thaïlande de manière écoresponsable sans que ça se résume à un label marketing ?
Points clés à retenir
- S’éloigner des zones touristiques classiques (Phuket, Koh Samui, Chiang Mai centre) est souvent plus écologique que de « compenser » son vol : moins de pression sur l’eau, moins de déchets, moins de trajets en avion interne.
- Les provinces secondaires citées dans cet article — Nan, Mae Hong Son, Mukdahan, Trat, Satun — sont accessibles en train ou bus locaux, sans budget supérieur à un voyage classique.
- Le greenwashing est massif en Thaïlande : un panneau « eco resort » ne veut rien dire. Il faut poser 3 questions précises avant de réserver.
- La saison change tout : la côte andamane (Satun, Trang) se visite de novembre à avril, l’Isan et le nord de novembre à février.
- Le meilleur indicateur d’un hébergement réellement engagé : qui travaille dedans, et où va l’argent.
Pourquoi sortir des sentiers battus est le vrai geste écoresponsable
On m’a beaucoup parlé de « compenser son empreinte carbone » après un vol Bangkok-Paris. Franchement, à l’échelle individuelle, c’est du vernis. Ce qui pèse vraiment, c’est où vous dépensez votre argent une fois sur place, et quelle pression locale vous ajoutez.
Un exemple concret, vécu. À Koh Phi Phi, un resort que je ne nommerai pas fait venir son eau douce par barge depuis le continent, parce que la nappe phréatique locale ne tient plus. Ça, c’est mesurable. À Mae Hong Son, où je suis resté dix jours, j’ai dormi dans une guesthouse tenue par une famille shan, l’eau venait d’un puits, la cuisine du marché du matin, et l’argent restait dans la province. Deux nuits, deux mondes.
Le mythe du sanctuaire d’éléphants « écoresponsable »
Il faut que je le dise, même si ça ne plaît pas : la grande majorité des sanctuaires d’éléphants en Thaïlande restent des parcs animaliers avec un storytelling habillé. J’en ai visité cinq. Trois m’ont mis mal à l’aise. Dans l’un d’eux, près de Chiang Mai, le « bain avec les éléphants » était programmé toutes les deux heures, comme un spectacle. Les animaux portaient des chaînes la nuit — je l’ai su par un employé qui parlait un peu anglais.
Les rares structures que je recommande vraiment sont celles où l’on ne monte pas sur l’éléphant, où l’on ne se baigne pas avec lui, et où l’observation se fait à distance, budget à l’appui : ce sont souvent des projets de conservation liés à des parcs nationaux, pas des attractions privées.
Où aller concrètement : cinq provinces réellement hors des sentiers battus
Voilà le cœur de l’article. Ce ne sont pas des lieux secrets — ils sont sur la carte, dans les guides papier. Simplement, ils sont rarement dans les circuits vendus en Europe.
| Province | Pourquoi y aller | Comment y aller | Saison idéale |
|---|---|---|---|
| Nan | Temples Lanna peu visités, minorités Hmong et Mien, marché matinal superbe | Bus de nuit depuis Bangkok, ou train jusqu’à Den Chai puis bus | Novembre à février |
| Mae Hong Son | Villages shan, brumes matinales, trekking léger sans foule | Vol intérieur depuis Chiang Mai, ou route en boucle de 1 864 virages | Novembre à février |
| Mukdahan (Isan) | Mékong, cuisine isan authentique, tissage de soie locale | Bus depuis Bangkok (environ 10 heures) ou depuis Ubon | Novembre à février |
| Trat / Koh Chang | Île moins bétonnée que Phuket, jungle intérieure, villages de pêcheurs | Bus direct depuis Bangkok (5-6 h) puis ferry | Novembre à avril |
| Satun | Porte d’entrée vers Tarutao, îles peu fréquentées, Malaisie à deux heures | Bus depuis Hat Yai, puis ferry | Novembre à avril |
Et si on veut faire un circuit famille ?
Question qu’on me pose tout le temps : « est-ce que c’est jouable avec des enfants ? » Oui, à condition d’accepter deux choses. D’abord, les trajets en bus locaux sont longs (parfois 8 à 10 heures), donc mieux vaut casser le parcours en deux ou trois étapes plutôt que de viser l’efficacité. Ensuite, l’Isan et le nord sont plus faciles à combiner avec des enfants que le sud profond : moins de ferries, moins de trajets en bateau, plus de villages où l’on peut rester plusieurs nuits.
Un itinéraire que j’ai testé sur onze jours avec une famille de quatre personnes (deux enfants de 7 et 10 ans) : Bangkok deux nuits, train de nuit jusqu’à Chiang Mai, trois nuits à Mae Hong Son via une boucle en minibus, retour à Chiang Mai, puis deux nuits à Sukhothai. Rythme lent, deux longues journées de transport en tout. Le seul vrai raté : le trekking à dos d’éléphant qu’ils avaient réservé avant de me lire. Ils l’ont annulé.
Reconnaître un hébergement vraiment écoresponsable en Thaïlande
Il y a des labels. Certains tiennent la route, d’autres non. Le Green Leaf, délivré par l’Autorité thaïlandaise du tourisme, est utile mais pas suffisant : il récompense surtout la gestion de l’eau et des déchets, moins les conditions de travail. Le GSTC (Global Sustainable Tourism Council) et Travelife sont plus exigeants, mais rares dans les petites structures rurales.
Le problème ? Le panneau « eco resort » est partout, y compris sur des hôtels qui changent leurs draps tous les jours et arrosent une pelouse importée au cœur d’une zone sèche.
Trois questions à poser avant de réserver
- D’où vient l’eau ? Si la réponse est vague, c’est un mauvais signe.
- Qui travaille ici, et à quel salaire ? Un hébergement réellement engagé connaît ses équipes par leur nom. Un hébergement qui vous renvoie vers son site « RSE » ne sait probablement pas.
- Que faites-vous des déchets organiques ? Compost, poules, don au village ? Les réponses crédibles sont courtes et concrètes.
Une anecdote pour finir sur ce point. À Trat, j’ai demandé à la gérante d’une petite guesthouse comment elle gérait l’eau. Elle m’a répondu : « on récupère la pluie, et si tu prends une douche de plus de dix minutes, je viens frapper à ta porte ». Elle le disait en riant, mais elle le faisait. C’est ce genre de structure qu’il faut chercher, pas une certification encadrée.
Logistique : se déplacer sans aggraver son empreinte
Un vol interne Bangkok-Chiang Mai coûte environ 800 à 1 500 bahts et vous met sur place en une heure. Le train de nuit coûte deux à trois fois moins cher en seconde classe, prend douze heures, et émet une fraction du CO₂ par passager. Je prends systématiquement le train quand le temps le permet. Ce n’est pas une posture — dormir dans un train thaïlandais, avec la fenêtre qui claque et le vendeur de nouilles qui passe à 6 h du matin, fait partie du voyage.
Sur place, deux options :
- Le bus local (rot thua), beaucoup plus lent, souvent bondé, très bon marché. C’est le mode que je privilégie dans l’Isan.
- Le scooter, pratique mais à double tranchant : location à 200-300 bahts par jour, permis international obligatoire, assurance souvent fictive. J’ai eu un accident à Pai en 2019, sans gravité, mais j’ai compris à ce moment-là que rouler sans vraie couverture médicale dans un pays où l’hôpital privé facture comptant n’est pas une bonne idée.
Un mot sur les vols internes courts : ils sont souvent nécessaires quand on a peu de temps. Mais si l’objectif est vraiment écoresponsable, il faut les compter. Un aller-retour Bangkok-Krabi pour deux personnes, c’est plus d’émissions que tous les trajets en bus du séjour réunis.
Écovolontariat en Thaïlande : ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas
J’ai passé deux semaines dans un projet de reforestation près de Kaeng Krachan, dans l’ouest du pays. Bilan honnête : sur les quatorze volontaires présents, sept servaient surtout à prendre des photos pour les réseaux du projet. Le travail réel — plantation, entretien des pépinières — se faisait en grande partie par des ouvriers agricoles locaux, payés, eux.
Ce n’est pas une raison pour tout jeter. Les projets qui fonctionnent ont trois caractéristiques :
- Ils ne facturent pas le volontaire plus cher que le coût réel de son séjour, ou alors ils expliquent où va la différence.
- Ils ont un encadrement local, pas un responsable européen.
- Ils acceptent un engagement long (un mois minimum) — pas une semaine de « découverte ».
Sans ces trois conditions, mieux vaut verser l’argent à une association locale et voyager normalement.
Ce que je ferais différemment aujourd’hui
Quand j’ai commencé à voyager en Thaïlande en cherchant l’« authenticité », j’ai fait l’erreur classique : aller loin pour cocher une case, sans ralentir. Trois provinces en huit jours, huit heures de bus par jour, aucune rencontre réelle. Zéro intérêt.
Maintenant, ma règle est simple : une seule province par semaine. C’est ce qui change tout. Pas le label, pas la certification, pas la compensation carbone. Juste le temps qu’on laisse à un endroit pour qu’il cesse d’être un décor.
Reste une question que je n’ai pas résolue, et je préfère l’écrire plutôt que de faire semblant : à partir de quel nombre de voyageurs un lieu « hors des sentiers battus » bascule-t-il dans le circuit classique ? Nan n’est plus tout à fait Nan depuis que trois bloggers en parlent. Mae Hong Son résiste encore. Combien de temps ? Je n’en sais rien. Peut-être que la prochaine fois, je ne l’écrirai pas.